La tour lanterne

UNE exception dans la manche rurale

La tour lanterne

Au début du XIIIe siècle, dans les campagnes de la Manche, les petites églises gothiques restent généralement modestes.

On conserve le clocher roman, déjà en place, ou l’on construit un clocher simple couvert d’un toit en bâtière.

Appeville se distingue par une audace rare : sa tour lanterne.

Contrairement à un simple clocher placé en façade, la tour lanterne est située au cœur de l’édifice.

Elle est percée de fenêtres dans sa partie supérieure afin de faire entrer la lumière naturelle qui éclaire la croisée, souligne les voûtes et accentue l’impression de hauteur.

Apparue dans l’architecture romane puis développée dans le gothique normand, la tour lanterne associe ainsi deux fonctions :

• une fonction structurelle, en marquant le centre de l’édifice
• une fonction symbolique, en faisant venir la lumière d’en haut, signe d’élévation spirituelle.

Dans les grandes abbayes normandes, elle est un élément majeur de l’architecture monumentale. En milieu rural, elle est beaucoup plus rare, ce qui rend celle d’Appeville particulièrement remarquable.

La construction a supposé des moyens conséquents et la mobilisation d’un maître d’œuvre hautement qualifié, capable de concevoir une tour lanterne aussi équilibrée que celle-ci.

Le patronage de l’abbaye de Lessay a sans doute joué un rôle déterminant dans cette réussite.

Par ses proportions équilibrées et son élévation lumineuse, la petite église d’Appeville dialogue avec les grands édifices normands comme l’abbaye du Mont-Saint-Michel et la cathédrale de Coutances.

tour lanterne
tour lanterne description

L’extérieur de la tour : élégance et élancement vertical

À l’extérieur, le regard est immédiatement attiré par l’ampleur et l’élégance de la tour carrée qui s’élève au-dessus de la croisée du transept.

Son étage inférieur correspond à la tour lanterne, l’étage supérieur abrite le clocher.

L’ensemble constitue l’une des plus belles réalisations du XIIIe siècle dans la Manche et un remarquable exemple du premier art gothique dit « ogival primitif ».

Chacune des quatre faces de la tour est organisée avec rigueur et harmonie. On y observe cinq longues arcades géminées qui unifient visuellement les deux niveaux.

Les deux arcades situées aux extrémités sont aveugles.

Cette organisation verticale allège la masse de la tour et accentue son élan vers le ciel.

La corniche est soulignée par un bandeau crénelé.

La plateforme qui supporte la flèche est bordée d’un petit mur appareillé, probablement venu remplacer une ancienne galerie.

Aux quatre angles, les gargouilles sont surmontées de pinacles, prolongeant le mouvement ascendant.

L’ensemble est couronné par une flèche octogonale. Elle est en pierre, dont deux rangées sont disposées en écailles de poisson. Le long de ses arêtes, on observe un léger relief que l’on désigne souvent comme un cordon mouluré.

Dans les flèches gothiques, ces arêtes accentuées ne sont pas seulement décoratives : elles renforcent visuellement l’élancement, structurent la verticalité et guident naturellement le regard vers la croix sommitale.

La tour lanterne à l’intérieur

La tour lanterne s’élève presque au centre exact de l’édifice, à la croisée de la nef et du transept.

Elle forme un vaste carré d’environ 5,70 mètres de côté, proportion remarquable dans une église rurale.

La nef mesure 15,50 m de long ; le chœur, 10 m.

Un cordon de pierre souligne l’étage de la tour-lanterne. Il structure l’espace et sert d’appui aux colonnettes des angles. À partir de ces points d’ancrage, les ogives s’élancent vers la clé de voûte centrale, formant un couronnement octopartite.

Huit fines fenêtres, percées dans la partie haute, laissent descendre la lumière naturelle. Celle-ci ne pénètre pas latéralement comme dans les bas-côtés ; elle arrive d’en haut, éclaire la croisée, anime les volumes et fait vibrer la pierre.

Les lignes sont sobres, tendues, sans surcharge décorative. Tout est pensé pour l’équilibre et l’élévation.

La nef et le chœur sont couverts de voûtes sexpartites : six branches convergent vers une seule clé.

tour lanterne intérieur

 

Les croisillons (les chapelles) du transept présentent eux aussi un dispositif élégant, avec cinq branches d’ogives : un agencement rare, probablement conçu pour dialoguer avec les voûtes sexpartites de la nef et du chœur.

Cette organisation donne du rythme et de la légèreté à l’ensemble. Les grandes arcades légèrement brisées prolongent ce mouvement vertical.

Rien n’est massif, rien n’écrase. La tour est imposante, mais l’espace reste harmonieux.

Tout témoigne ici de la maîtrise d’un maître d’œuvre des années 1210-1230, parfaitement formé aux innovations architecturales de son temps.